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J’accompagne Rafaniello sur le toit aux lavoirs, il sautille dans l’escalier, il ne sait pas marcher. Il s’accoude au parapet, il regarde au sud et au nord. Il ouvre le blanc de ses yeux, le cercle du vert qui fixe la route se détache, nous nous saluons rapidement, je lui demande à quoi il pense. Il est midi le jour de Noël, tout le monde est chez soi, nous seuls en plein ciel et l’air de la mer brille. Appuyé sur le rebord, il dit comme ça, sans me regarder : « Il y a un proverbe chez nous qui dit : “Ça c’est le ciel et ça c’est la terre” pour indiquer deux points opposés. Ici, tout en haut, ils sont voisins. » Bien sûr, don Rafaniè, du haut de Montedidio, d’un saut vous êtes déjà au ciel. « Il en faudra plusieurs, une forte poussée. Quand tu rêves de voler tu ne pèses rien, tu n’as pas à convaincre ta force de te maintenir en l’air. Mais quand les ailes et le corps arrivent, il faut faire vite pour prendre son envol, alors il faut une violence pour te détacher de terre, un saut comme un couteau qui doit arracher du sol d’un coup sec. Je suis un cordonnier, un sàndler, disait-on dans mon pays. Je répare les souliers, je m’y connais en pieds, je comprends où ils s’appuient, comment ils font pour tenir en équilibre, tout un corps dressé au-dessus d’eux, je comprends l’utilité de la cambrure, la dureté de la cheville, le ressort de l’astragale qui accompagne les sauts en longueur, en largeur, en hauteur. Je connais les douleurs du pied et le bonheur de se tenir sur toutes les surfaces, même sur une corde tendue. Un jour, j’ai fait une paire de chaussures en peau de daim pour un funambule. Ici, à Naples, j’ai appris que les pieds savent naviguer, j’ai réparé des souliers de marins qui doivent compenser le pendule de la mer. Les pieds m’ont porté jusqu’à ce Montedidio, eux ils m’ont sauvé. Chez nous on dit que ce sont les pieds, non pas les dents, qui donnent à manger aux loups. J’ai aussi une bosse qui me pousse vers le bas et alors que fait dans le ciel un homme si terrestre, en train de battre des ailes sous les étoiles ? »